Déneigement des toits

Prévenir les chutes lors du déneigement d'un toit

Janvier 1998. Le verglas avait tout recouvert de sa chape glacée. Plusieurs toits menaçant de s'effondrer sous ce poids, on a assisté à des tentatives de déglaçage aussi pressantes qu'improvisées. L'IRSST et la CSST - vites sur leurs patins - ont rapidement proposé une méthode sécuritaire.

aurent Desbois est ingénieur de formation et spécialiste du travail en hauteur et des chutes à la Direction de la prévention-inspection de la CSST. Résidant lui-même sur la Rive-Sud de Montréal, il était aux premières loges pour observer les périlleuses et acrobatiques tentatives de déneigement. «Il y a eu quatre décès en cascade», affirme-t-il sans chercher le jeu de mots. «Les décès, c'est comme l'iceberg du Titanic, ajoute-t-il en une glaciale métaphore. En dessous, il y a une pyramide de blessures graves ou légères et d'accidents sans blessures.»

Selon les estimations, volontairement très conservatrices, de la Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Montérégie, on a relevé au moins une centaine de cas de fractures consécutives à des chutes d'un toit, sur une période d'à peine plus d'une semaine. Il fallait réagir. Heureusement, un projet de recherche pour prévenir les chutes lors du déneigement de toits était déjà en cours. L'initiative «tombait pile», rappelle Laurent Desbois, qui a décidément le sens de la formule.

Dans la région de Québec, où se conjuguent toits escarpés et neige abondante, on compte en moyenne une chute mortelle tous les deux ans. Ces accidents ont longtemps été traités comme des faits divers, sans liens entre eux, mais leur fréquence a incité les responsables de la Direction régionale de Québec de la CSST à s'attaquer au problème. Les mieux placés pour le résoudre étaient sans doute Jean Arteau, membre de comités sur le travail en hauteur dans divers organismes de normalisation, et André Lan, tous deux ingénieurs à l'Institut de recherche en santé et en sécurité du travail (IRSST). M. Desbois leur a proposé d'élaborer une méthode de déneigement sécuritaire. Le projet était en bonne voie au moment où la catastrophe s'est abattue sur la Montérégie. Une rencontre de coordination était prévue de longue date, à Québec. En quelques jours, un petit document était prêt à être communiqué.

Les toits plats
«La méthode pour déneiger les toits plats, je l'ai essayée», déclare Jean Arteau. «La solution n'était pas nouvelle en soi, mais il fallait la mettre en lumière pour aider les gens à se protéger.» En premier lieu, il faut prendre soin de consulter un plan de la toiture, pour déceler les obstacles et les surfaces où il y a risque d'effondrement (lanterneau, puits de lumière, évent ) et de marquer leur emplacement à l'aide de fanions. La mesure de sécurité principale consiste à laisser un périmètre de sécurité tout autour du toit : une zone tampon d'une largeur de 2 m qui ne sera pas déneigée. Si quelqu'un glisse, il s'affalera dans la neige plutôt que de tomber du toit.

 

Sur l'une de ses extrémités, on aménagera une zone de déversement protégée par un garde-corps. Il formera une barrière d'environ 2,6 m de largeur en bordure du toit, prolongée par deux sections qui traverseront la zone tampon, formant ainsi un «U» étiré. D'une hauteur minimale de 1 m, le garde-corps protégera des chutes tout en laissant un passage à la pelle. Sa fabrication peut être très simple : une structure de pièces de bois de 5 cm sur 10 cm fera l'affaire. Des contrepoids, par exemple des sacs de sable, doivent être ajoutés aux deux extrémités du U du garde-corps pour résister aux forces appliquées à la lisse supérieure.

Dans la zone délimitée par le gardecorps, on tassera la neige pour former une pente douce qui s'élèvera graduellement jusqu'au parapet. On obtiendra ainsi une rampe pour déverser la neige à l'aide d'une pelletraîneau. Il n'est pas nécessaire de déneiger la zone tampon : la structure du toit est moins sollicitée, les surfaces chargées étant réduites. S'il faut absolument enlever la neige, on commence par la région la plus éloignée de la rampe de déversement, de telle sorte que la zone tampon demeure en place le long de l'aire de circulation.

Les toits en pente

Pour déneiger une toiture en pente de façon sécuritaire, la recette est simple : ne vous en approchez pas ! Le principe est de tout mettre en oeuvre pour enlever la neige sans mettre le pied sur le toit. La solution la plus simple consiste à utiliser des rateaux spécialement conçus pour le déneigement des toitures : l'outil ressemble à un grand racloir fixé au bout d'un manche télescopique d'environ cinq mètres. Avec cet instrument, il est possible de retirer une bonne partie de la neige d'une maison de plain-pied (bungalow) sans quitter le sol. « Notre but, c'est de réduire les risques, explique Jean Arteau. Si j'ai enlevé la neige des trois-quarts du toit avec mon rateau, c'est déjà ça de gagné. » Pour les toitures commerciales et industrielles, il préconise l'utilisation d'une nacelle. « J'ai vu des modèles en location qui s'élevaient jusqu'à 12 mètres de hauteur. Il suffit d'avoir une auto ou un camion muni d'un attelage (boule). Une nacelle, ce n'est pas seulement fait pour les pompiers ! », poursuit-il.

En tout dernier lieu, et s'il n'y a vraiment pas d'autres solutions, on montera sur le toit, mais sanglé dans un harnais et retenu par une corde de sécurité1. Jean Arteau recommande l'usage d'un harnais de type A avec absorbeur d'énergie, d'une corde de nylon et d'un coulisseau, tous conformes aux normes de l'ACNOR. Il estime qu'un ensemble de bonne qualité peut coûter de 350 à 450 $. Un peu cher ? Plusieurs voisins peuvent se cotiser, répond-il : « La journée où vous vous blesserez en tombant d'un toit, vous allez peut-être trouver que 450 $, c'est pas cher ! »

Le harnais doit être relié à un point d'ancrage par l'intermédiaire de la corde de nylon de 16 mm et du coulisseau. Comment s'ancrer sur une maison individuelle ? Une cheminée en maçonnerie fera très bien l'affaire. On peut également fixer, dans le mur de fondation, un ancrage à béton d'une résistance à la rupture de 18 kilos- Newton (4 000 lb). À défaut de l'un ou l'autre, Jean Arteau et André Lan proposent d'utiliser les embrasures de portes ou de fenêtres pour y caler une poutre transversale, à laquelle la corde sera attachée. La poutre prendra appui sur les jambages des fenêtres, à l'intérieur de la maison, reportant ainsi sur les murs la traction exercée sur la corde. Celle-ci, passant par l'ouverture de la fenêtre, remonte sur le toit pour redescendre sur le versant opposé, où l'ouvrier sera solidement retenu. André Lan a calculé la charge pour différentes largeurs d'ouverture. Ainsi, pour une fenêtre ayant jusqu'à 1,1 m de largeur, on utilisera deux pièces de bois de 5 cm sur 15 cm accolées, dont la longueur excédera de 64 cm l'ouverture de la fenêtre afin de fournir 32 cm d'appui de chaque côté. Pour une ouverture allant jusqu'à 1,7 m, on emploiera plutôt deux pièces de 5 cm sur 20 cm. Les pièces de bois seront placées, le plus grand côté couché, pour fournir la résistance nécessaire.

Il revient à chacun de trouver les meilleures façons de faire tenir la poutre en place, de protéger la peinture du cadre de la fenêtre ou d'éviter de refroidir la maison : escabeau, chiffons, pellicule de plastique. « Une fois qu'on leur a appris le principe, les gens sont assez bricoleurs pour trouver des solutions », estime Jean Arteau.

Le document produit par les deux chercheurs est tout simple : cinq pages illustrées de croquis réalisés par Pierre Giroux de la CSST. Il était prévu de le distribuer aux employeurs, mais il a connu une diffusion plus large que prévu, notamment sur le site Internet de la CSST. « Les accessoires recommandés peuvent être achetés chez un quincaillier. Avec un peu de matériel et d'ingéniosité, on peut avoir une protection de premier ordre », soutiennent les chercheurs. Comme quoi la sécurité est à la portée de tous.